Un jour à Istanbul

Samedi dernier, un attentat a tué au moins 44 personnes à Besiktaş et blessé 160 autres.

C’est, après celui de l’aéroport d’Ataturk, celui d’Istiklal, celui de Vezneciler, celui de Sultanahmet, le cinquième attentat majeur qui frappe Istanbul cette année. Il y a aussi eu une tentative de coup d’Etat en juillet, juste après l’attentat de Nice.

Aujourd’hui, je prends le bus, pour aller à Besiktaş, justement. Je prends les transports en commun dès que je le peux. Je ne changerai pas. Plus pratique, pas cher, pas de problèmes avec la voiture. J’utilise aussi le métro, même si je n’y emmène plus mes enfants.

Aujourd’hui, c’est mardi. Il pleut. Peut-être est-ce de circonstance. La pluie emporte tout, la pollution, les feuilles qui jonchent les routes et tout ce qui souille le sol. Quand il pleut, il y a aussi plus d’embouteillages. Le bus avance par à coups, bien serré entre les voitures. A chaque arrêt les gens montent et valident sagement leur carte de transport. Je n’ai jamais vu personne frauder ici. Quand on n’a plus de crédit, les gens offrent d’utiliser leur carte, qui n’est pas nominative. Jamais ils n’acceptent que je les rembourse du prix du voyage débité sur leur titre. J’observe les personnes qui s’assoient, il y a beaucoup de jeunes visages. Une femme cède sa place à un homme âgé qui proteste pour la forme puis accepte et la remercie. Le bus repart. Nous longeons le Bosphore dont les eaux aujourd’hui sont plates et argentées, comme une lame de métal qui charie des bateaux et les dépose à l’embarcadère de Besiktas. Justement, le bus s’arrête au feu, et la foule qui sort des vapurs se déverse sur la chaussée.

Dehors, j’aperçois une femme avec un parapluie à oreilles de chat. Ca plairait à mes filles ça, un parapluie à oreilles de chat. Je le suis des yeux, il disparaît, englouti par le mouvement des passants. Un jeune homme est debout à côté de moi dans l’allée du bus. Il est costaud, porte une veste cintrée, un bonnet et des lunettes d’aviateur.

Le bus patiente toujours au feu, qui est long, long à cet endroit, à cause de la foule, et des voitures pare-choc contre pare-choc, qui parfois bloquent le carrefour. Le bus est bondé maintenant, la pluie continue de tomber, dehors, il y a tout ce mouvement, cette masse de gens qui arrivent de toutes parts.

Et je me demande d’un coup ce que ça ferait, s’il y avait une explosion maintenant, au coeur de cette marée. Le temps parait suspendu, l’air comme plus clair, j’ai une conscience accrue de l’espace autour de moi, et rien n’empêche d’imaginer que tout d’un coup, en une fraction de seconde, tout pourrait se dilater, voler en éclats, s’embraser. Les vitres du bus se briseraient-elles au ralentit comme on voit dans les films ? Combien de temps faudrait-il pour réaliser ce qui se passe ? Est-ce que les gens commenceraient à se piétiner pour sortir ? Comment ferais-je pour m’en tirer ? Est-ce que cette fois quelqu’un aiderait le vieux monsieur ?

Je regarde à nouveau le jeune homme costaud, bien planté sur ses jambes. C’est le fils de quelqu’un qui l’a porté, élevé, nourri. Quelqu’un pour qui rien au monde n’est plus cher que lui. Il a l’air avenant. Il a l’air du genre à sauver le vieux monsieur.

Mais en fait, je ne sais pas.

On ne sait rien, on ne sait pas « si », ni « quand », ni « comment ». Il y a un risque, toujours dans un coin de nos pensées, et puis il disparait au cours de la journée, et puis revient, quand nous descendons le métro, au milieu de la foule, quand nos enfants partent en mini-bus à l’école. C’est un hypothèse, une probabilité, une statistique, en faveur de notre salut si on l’analyse de manière rationnelle, mais tout de même omniprésente. « Ca pourrait être lui ». « Ca pourrait tomber sur toi ». « Ca pourrait être tes enfants ».

Je descends du bus. Je vais rejoindre des amis dans un café, avec mon matériel de dessin. Dehors, à l’air libre, je marche à grandes enjambées, je pars loin de l’arrêt de bus, loin de la foule, vers mes proches.

Mes filles sont à l’école.

Une voiture de police passe sirènes hurlantes.

Je vais dans la direction opposée.

ISTANBUL, EVER SO BEAUTIFUL

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9 réflexions sur “Un jour à Istanbul

  1. Bravo pour cet article istambul c’est mon coups de coeur je le visite trois fois par ans mon rêve est de terminer le reste de ma vie dans ce merveilleux et magique pays je n’ai jamais eu peur de voyager à cause de ces attentats

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    1. Très beau texte ; mais je me permets de préciser quelque chose : il n’y a pas eu de coup d’Etat –> c’était une tentative de coup d’État.
      Comme vous dites on se pose sans arrêt la question : s’il y aura 1 attentat maintenant, . . . Le jeune homme costaud aidera le vieux monsieur : la preuve le peuple turc a aidé le 15 juillet 2016 le pays.

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  2. Merci pour ce témoignage très beau et bien écrit. Je crois que je ne pourrais pas continuer à vivre à Istanbul si j’étais à ta place, j’aurais trop peur pour mes enfants. C’est un choix très courageux que tu fais.

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